Récit d'une légende
Le 23 mars 1965 est une date qui aura marqué les esprits dans toutes les villes du royaume, mais plus particulièrement les quartiers casablancais de Hay Mohammedia, Derb Moulay el koudia, Chérif Bournazel ou aussi les Roches Noirs etc.... Là plus qu'ailleurs, la confrontation avec les forces de l'ordre sera d'une grande violence. Les tirs à balles réelles (même le général Oufkir en personne a essayé de procéder à l élimination de cette population, les arrestations arbitraires, les jugements sommaires et les couvre-feux resteront à jamais gravés dans les mémoires. Parmi les détenus, un garçon de 17 ans qui s'appelle Larbi Batma. "J'ai passé un mois dans une prison où j'ai vécu des choses qui me font trembler quand j'y repense" écrit-il dans son autobiographie Errahil "Nous étions très nombreux dans des cellules exiguës (une partie a derb moulay chérif l autre chez les mineurs a berd ben jdia et a belvédère ), sombres et nauséabondes (...) ils nous ont relâchés après avoir finalement compris que nous n'étions que des lycéens sans appartenance politique" ( mais une partie de ses jeunes n ont jamais donné de nouvelles a leurs famille exemple du fils du cheikh des mkaddem ben omar dont le père était un fervent résistant pendant la colonisation ).
Les années qui suivent les émeutes seront pour lui une sorte de traversée du désert. De petits boulots en petits larcins, il fait l'expérience douloureuse de la rue. Dans son quartier, Hay Mohammadie, et plus précisément aux alentours du cinéma Essâada, la délinquance et la violence sont monnaie courante. En effet, ce quartier autrefois bastion de la résistance à l'occupation française, cristallise tous les maux de notre société. On y arrive pour fuir la misère, mais on y rencontre l'exclusion, le chômage et la répression policière, souvent arbitraire. Paradoxalement, "El Hay" (comme les habitants aiment l'appeler) est une pépinière de talents qui continue jusqu'à présent (malgré la nouvelle immigration) à grossir les rangs de ceux qui font notre culture au quotidien. La maison des jeunes y est pour beaucoup. (Sous la direction de al alaoui, avec les animateur settati et badjar ) Des associations culturelles telle Echouâla (le flambeau) servaient d'école pour un nombre impressionnant d'artistes, notamment regroupés dans des troupes de théâtre amateur qui animent la vie du quartier. Tayeb Sedikki, alors directeur du regretté Théâtre municipal de Casablanca, dit un jour en plaisantant qu'il appellerait son Masrah Ennass véritable Académie du théâtre marocain, "la troupe du Hay Mohammadie". Bien qu'ils habitent le même quartier, Boujemâa Ahguir, alias Boujmiî et Larbi ne feront connaissance que dans les coulisses de Masrah Ennass. Larbi raconte cette rencontre avec beaucoup d'affection : "Ce jour-là, lorsque je suis entré au théâtre, tout le monde m'a ignoré sauf les inséparables Omar Essayed et Boujmiî qui m'ont accueilli chaleureusement. Boujmiî s'est approché avec son sourire qui ne le quittait presque jamais (...) Il me demanda ce que j'avais entre les mains et je lui ai montré mon bendir (...) Omar me prit de côté et me dit: Maintenant tu es entré dans le monde du théâtre professionnel, tu te dois d'être patient, présent et discipliné. Tu dois aussi mémoriser les différents rôles, et la mise en scène. Sache, mon frère que le directeur a un caractère difficile... ". C'était le début d'une amitié à toute épreuve.
La tournée de Masrah Ennass en France, en 1969, fut un moment fort dans la vie du trio Boujmiî-Batma-Seddiki. Même si une déclaration malheureuse du dernier à la presse française suscita la grogne au sein de la troupe. Le directeur avait osé traiter ses comédiens de "cobayes pour son théâtre expérimental". Boujmiî le ressentit comme une insulte, mais la réaction qu'il suggéra n'était pas virulente. Ce fut une "révolte artistique" en ce sens que les acteurs se jurèrent de prouver leur compétence en interprétant leurs rôles à la perfection. Après la tournée, Seddiki mitigea son attitude, jusque-là exagérément autoritaire à l'égard des comédiens.
Durant la même tournée, Boujmiî et Larbi font la connaissance d'un homme qui sera à l'origine de leur changement de direction. Mohamed Bouidia, un algérien alors directeur d'un petit théâtre à Paris, était, selon Larbi, membre du FPLP (Front populaire pour la libération de la Palestine). Plus tard, il sera assassiné par le Mossad : attentat à la voiture piégée, place de l'Opéra. C'est du moins ce qu'affirme Larbi dans ses mémoires. "Le regretté Boudia nous
A aimés passionnément, surtout lorsque nous lui chantions nos morceaux révolutionnaires
ÔQaâba, demeure d'Allah,que tu es resplen-dissante ! Ô Qods, demeure d'Allah, où es-tu ? Entre les mains des sionistes impérialistes !"
A cette époque, l'idée du groupe avait commencé à germer dans l'esprit de Boujmiî. De retour au Maroc, les conditions des comédiens se sont relativement améliorées. Ce qui n'empêchera pas Larbi et Boujmiî de quitter à nouveau la troupe pour la France, sur invitation de Bouidia. "A Paris, ce fut la souffrance (...), l'errance, les nuits passées sur les perrons, ou dans les stations de métro, les rencontres louches, les vols, les excès...". C'est à cette époque que seront écrites des chansons comme Ma hammouni, Ya bani Al Insane, Essinia. A Paris, Bouidia leur présente une foule d'artistes et de militants pour la cause palestinienne. Tous seront un catalyseur pour le projet artistique de Boujmiî et Larbi. Depuis, plusieurs de leurs chansons dépassent le cadre marocain pour toucher à l'universel. C'est aussi à cette époque que les s½urs Bradley, alors étudiantes iront perpétrer un attentat en Israël, pour le compte du FPLP... a la place de Larbi et Boujmiî. Le séjour des deux amis sera tellement difficile qu'au bout de trois mois les deux Ghiwane décident de rentrer au pays. A leur arrivée au port de Tanger, la police des frontières les arrête et confisque leur passeport. Etait-ce leurs rapports avec Bouidia, leur engagement déclaré pour la cause palestinienne ? Non. On les arrête tout simplement parce qu'ils ont... les cheveux longs ! C'était en 1970... (Je veux aussi associer mohammed damraoui qui a aussi participé à cette aventure). Ayant eu vent de leur retour, Seddiki les contacte, sur un ton beaucoup plus avenant. Il les invite à présenter leurs chansons au café-théâtre qu'il dirige. Le public est tout de suite conquis par le souffle militant de leurs paroles, loin de la sensiblerie dégoulinante qui caractérise la musique arabe de l'époque. Leur succès est à l'origine... de la fermeture du café-théâtre ! Quelle meilleure confirmation qu'ils ont fait mouche ? Nass El Ghiwane, et "la chanson du peuple", sont nés. Quelque temps plus tard, Boujmiî contacte un ami d'enfance, Allal Yâala (l'homme orchestre) pour enregistrer Essinia à la RTM. Ils s'y présentent sans rendez-vous, mais le hasard veut que Omar Essayed soit là pour le tournage d'une comédie. Il se fait un plaisir de les présenter au réalisateur Hassan Bourjila... qui leur demande, dans une attitude hautaine, "ce qu'ils vendent" ! Réponse réflexe de Boujmiî : "Louz ou laâssal ou teffah!" (Des amandes, du miel et des pommes). Il faudra toute la diplomatie d'Omar, et le renfort d'autres comédiens, pour que la tension retombe. L'enregistrement aura finalement lieu sans remous. A la retransmission, le succès est immédiat, malgré le fait que la chanson soit tronquée de son prélude, et que Allal n'apparaisse pas dans le cadre (d'après le réalisateur, ses vieilles frusques ne pouvaient pas passer à l'écran !). Attiré par la nouvelle notoriété des désormais Nass el Ghiwane (toujours un duo), Seddiki leur propose de monter un spectacle qu'il produirait, à condition d'agrandir le groupe. Omar Essayed est le premier à l'intégrer, Abel Aziz Tahiri et Mahmoud Essaâdi suivront. Le choix des instruments est significatif à plusieurs égards. Avant eux, les instruments considérés comme nobles sont le luth, le violon et le Qanun, voire le piano. Ils leur tournent sciemment le dos et choisissent des instruments autochtones méprisés : la tbila, ou (tam-tam), le sentir gnaoui, le daâdouou des haddawa, et le bendir, mais aussi le bouzouki, encore inconnu des Marocains. La veille de ce fameux spectacle, les Ghiwane sont surpris par l'affiche qui les présente comme une création de Tayeb Seddiki. Ce sera la fin de leur relation avec ce dernier ... le début de la plus belle aventure musicale que le Maroc moderne ait connu. Le premier concert du groupe est monté au Nautilus, un restaurant qui se trouvait à peu près à l'emplacement actuel de la mosquée Hassan II, sous le nom de "Neo-Derwish". Mais le concert qui leur donne définitivement confiance et élan créatif aura lieu dans leur quartier, plus précisément au Cinéma Essaâda, où Larbi gardait autrefois les vélos. Il commente : "Un ami du temps de la délinquance m'a dit que j'avais trouvé ma voie!". Au troisième concert, au cinéma royal de Derb Sultan, ils comprennent que la jeunesse marocaine en mal de vivre s'est identifiée à leur discours révolutionnaire, à une époque où une simple déclaration à la presse est synonyme de haute trahison. Pour l'anecdote, ce soir-là Boujmiî noue... sa chaussure sur sa tête, témoignant par là d'un sens aigu du symbole et de la dérision. C'est à cause de la virulence des critiques, mais aussi du danger que représentent les sujets abordés, que le groupe connaît, très tôt, le départ de My AbdelAziz Tahiri (remplacé par Abderrahmane Qirouch dit Paco qui venait de rompre avec Jil Jilala (il a été surtout écarté par le groupe jil jilala pour son manquement et non professionnalisme, a l époque ou été juste un menuisier à l ancienne médina de casablanca et venant de marrakeche) et Mahmoud Essaâdi. Ils connaissent enfin la consécration, à L'occasion du spectacle donné au Théâtre Mohammed V à Rabat, à l'apogée du mouvement de contestation estudiantine. Lors de ce concert, ils entonnent une chanson mythique, Soubhane Allah, (chanson repérée dans le diwan sidi kaddour el alami, ou les paroles on étaient échangées), dans laquelle les gouvernants subissent une attaque frontale. ("Le gouvernant falsifie et touche des pots de vin, et le témoin ne rechigne pas à commettre le parjure"). Réaction réflexe des forces de l'ordre : les arracher brutalement de la scène sous les sifflets et les huées d'un public indigné. Les années qui suivent sont une période faste : on s'arrache leurs disques, les concerts se multiplient, leur renommée grandit, dépassant les frontières du royaume. Une tournée en Algérie et en Tunisie dirigée par Abdessamad El Kenfaoui (homme de théâtre connu pour la virulence de ses propos politiques), voit la création un peu partout au Maghreb d'une foultitude de groupes à leur image - faisant de Nass el Ghiwane une légende vivante. Leur premier album, reproduit par la maison Polydor, obtient un disque d'or (qu'ils n'ont jamais reçu, du reste). Leur concert à l'Olympia de Paris est un triomphe. Désormais, ils jouent dans la cour des grands, et inscrivent leur nom en lettres d'or sur la scène musicale internationale. Leur originalité se manifeste même dans leur attitude très avant-gardiste vis-à-vis de la propriété intellectuelle. Omar raconte : "Larbi et Boujmiî apportaient leurs textes et disaient qu'ils étaient la propriété de Nass El Ghiwane et que personne n'avait le droit d'y apposer sa signature. Nous élaborions nos chansons dans la concertation".
Cette montée fulgurante sera stoppée net par la mort subite de Boujmiî, qui personnifiait toute l'âme du groupe. Survenu suite à une péritonite le 24 octobre 1974, ce décès induit un passage à vide qui durera quelques années.
Extrait des mémoires de Larbi : "Boujmiî n'est plus (...) sa perte a miné en moi des mots comme l'amitié et la fidélité (...) il était, puisse Dieu l'avoir en Sa miséricorde, mon aîné. Mais il croyait en mes idées et mes aspirations (...) le choc était violent". C'est grâce à la persévérance de Omar, véritable cheville ouvrière, que le groupe survit au drame. Omar prend en outre sur lui les convocations des "services" qui souvent l'interrogent sur le contenu des textes. Il déjoue les interrogatoires en changeant, au commissariat même, quelques vers "qui pourraient être utilisés contre le groupe". Il faut attendre 1982, année de la sortie de l'album Taghounja, pour marquer le renouveau de cette formation légendaire. L'apport de Paco y est pour beaucoup. Ce maâllem gnaoui renforce en effet la dimension mystique de leur musique autant que de leurs textes. On se rappelle de morceaux comme Essadma où la mélodie et la rythmique font penser à la "Hadra Gnaouia". Avec des paroles plus explicites que l'imagerie de Boujmiî, faisant souvent référence à la nature pour déjouer la censure, Larbi prend sur lui de poursuivre le rêve de son aîné. Pour ne citer qu'elle, la chanson Mahmouma illustre clairement le changement de langage dans leur répertoire. C'est un véritable "j'accuse !" qui décrit notre société sombrant dans la décadence des m½urs.
Nass El ghiwane sont désormais une référence incontournable de la chanson engagée dans le monde arabe, voire dans le monde tout court. Ils sont invités aux festivals les plus prestigieux, acclamés par des foules exaltées... Des cinéastes leur proposent même de tourner des films retraçant leur parcours. "Ce qui m'avait frappé chez les Ghiwane, c'était leur constance. Ils étaient les mêmes au Hay Mohammadie, au Club Med ou au festival de Cannes, où nous étions allés présenter El Hal (Transe)", raconte Ahmed El Maânouni réalisateur du film. Mais le malheur, c'était écrit, devait encore frapper. Vers la fin des années quatre vingt, Larbi est atteint d'un cancer du larynx qui a finalement raison de lui en 1998. Un an plus tôt, Paco avait quitté le groupe. "Pour des raisons financières en rapport avec la maladie de Larbi", et qui n a pas voulu soutenir son sauveur puisque grâce a laarbi que paco a pu intégrer le groupe malgré l opposition de Allal et de omar.
Pourtant l'esprit Ghiwane survit en la personne de Allal et Omar, mais aussi grâce à Hamid et Rachid batma, cadets de Larbi qui par leur talent indiscutable, assurent la relève. Ils le disent bien dans leur chanson mythique, Ma Hemmouni : "rien ne m'attriste autant que les hommes en perdition. Même si les murs tombent, chacun peut reconstruire une maison". Mais aujourd'hui, si les pratiques de censure (voire d'arrestation pour délit d'opinion) ne sont plus un obstacle pour la carrière des Ghiwane, ils continuent de souffrir de la précarité qui touche tous les gens de l'art dans notre pays. "Il est inadmissible que les artistes se voient obligés de se produire dans des salles inadaptées, à l'exception du Théâtre Mohamed V à Rabat. Même une mégapole comme Casablanca ne dispose pas d'un site artistique à la mesure de son large public", affirme un Rachid Batma dépité. Pire encore : "lors de la retransmission de nos concerts à la télé, on a toujours des couacs de sonorisation. A l'étranger, nous n'avons jamais rencontré ce genre de problème !", ajoute-t-il. Quant au piratage, il sévit plus que jamais...
Triste pour un groupe aussi légendaire... Mais les Ghiwane n'ont toujours pas dit leur dernier mot. Leur dernier album, Haoud Ennaânaâ, est en passe de faire un tabac. La saga continue...
Les pères fondateurs Boujemâa Ahguir, dit Boujmiî" Le frère, le père, et l'ami" De ma vie, je n'ai connu un homme semblable à Boujmiî. Il était le frère, le père, et l'ami (...) Tout le monde l'aimait, et appréciait sa compagnie (...) D'une grande culture (...), amoureux du beau verbe, de la poésie autant classique que dialectale, il écrivait des pièces de théâtre, composait des chansons, récitait de mémoire un nombre incroyable d'adages populaires. Ces origines sahraouies aidant, il était passé maître dans la poésie Hassania... Sa belle voix aiguë titillait les sens (...) Une voix qui portait dans ses vibrations les dunes de sable, la spontanéité de l'homme bleu, et le sentiment de liberté incomparable que procure la transhumance (...) A l'apogée de sa créativité, il vivait l'avenir comme d'autres vivaient le présent (...) Il rêvait d'un foyer accueillant, et d'amour (...) Deux mots étaient une constante dans son discours : Lemhabba (l'amour) et l'khir (la bonté). (...) On les retrouve dans tout ce qu'il a écrit." Extrait de Errahil, autobiographie de Larbi Batma .